Chapitre 1
Le martèlement des sabots
25 mars 1995
Nyamlell,
District ouest d’Aweil
Sud-Soudan
p. 261 Abuk Marou Keer doit faire face à beaucoup de choses ce matin. En plus de ses deux enfants à elle, les deux enfants de sa sœur sont chez elle, toujours sous ses pieds. Heureusement, sa mère est à ses côtés pour l’aider à faire régner l’ordre. Abuk est une séduisante Dinka de 25 ans au visage doux et de la teinte la plus noire. Elle porte deux rangées de perles autour du cou et elle coiffe ses cheveux en tresses serrées tout contre son crâne. Plus tard, il y aura du sorgho à piler, mais d’abord, elle doit s’occuper de ces enfants...
Au dehors, des femmes qui portent en équilibre des pots d’eau sur la tête marchent avec un déhanchement nonchalant qui n’aurait pas été déplacé sur la piste d’un défilé de mode. Un vieil homme gronde son âne récalcitrant et un jeune homme passe en vélo dans un bruit de cliquetis, poursuivi par des tourbillons de poussière rouge. Un garçon entretient un feu de cuisson tout en tapant en rythme sur des pots recouverts de cuir semblables à des bongos dont les tuyaux insufflent de l’air au cœur des flammes. Une femme fait sauter du pain qui a la forme d’une crêpe sur un grand plat rond. D’autres sont assis et font de la vannerie.
Akuol Maroor balaye méthodiquement l’enceinte du bâtiment de German Agro-Action, centre de distribution d’outils et de matériel agricole. Lui aussi a 25 ans. Le regardant travailler se trouve Athem, son fils d’un an. Agro-Action est l’un des bâtiments de briques les plus solidement bâtis de Nyamlell. Plus imposante encore est la résidence gouvernementale qui domine un méandre de la Lol, affluent du Nil Blanc. De sa véranda, on voit des pêcheurs qui veillent à ce qu’il n’y ait pas de crocodiles lorsqu’ils passent à gué le méandre bleu-vert en forme de fer à cheval pour jeter leurs filets. D’autres gardent leur équilibre comme des acrobates dans leurs canoës évidés, debout pour jeter leurs filets tandis que des enfants plongent des nasses en osier tressé dans les eaux peu profondes, espérant capturer un poisson paresseux.
L’église catholique fait aussi partie des plus beaux bâtiments de Nyamlell, ou du moins en faisait partie. La florissante mission avait constitué depuis les années 60 une cible de prédilection pour les hommes de la milice arabe. Dix ans auparavant, quand les Murahlin occupèrent la ville, ils dirigèrent leur mortier sur l’église et l’atteignirent de plein fouet. Aujourd’hui, le toit de tôle ondulée est percé de trous et les murs de plâtre criblés d’éclats de projectiles. Pourtant, ils se rassemblent encore là pour prier, vêtus de rouges et de verts intenses, les mains levées, le rythme résonnant sur une cloche métallique de fortune.
A cause de la famine et de la guerre, Nyamlell n’est plus ce qu’elle était. C’était jadis un centre administratif actif- prospère, selon les critères du Sud-Soudan, sans routes, électricité et eau courante néanmoins. Le principal atout de Nyamlell était son groupement de population de quelque 100 000 habitants, attirés par le sol riche et fertile qui borde la rivière. La Lol donnait à boire au sol rouge poussiéreux et nourrissait les gens avec ses poissons. Les Dinka, peuple noir de grande taille, avaient pour habitation des tukuls circulaires faits de boue séchée au soleil avec des toits de chaume en forme de cônes. Les tukuls étaient disposés, apparemment, au hasard, sans séparations claires.
Les gens vivaient, riaient, faisaient la cuisine et mangeaient en communauté sous les arbres. Il y avait un marché, une clinique et des écoles. Un certain nombre d’organisations non-gouvernementales avaient des bases dans la ville pour alléger le fardeau de la famine qui s’était abattue sur toute la région en 1988.
250 000 personnes étaient morts de faim dans les seuls districts est et ouest d’Aweil. La situation était aggravée par une guerre civile qui crépitait depuis 1955 et avait empiré. Bénie par la proximité de la rivière, Nyamlell était maudite parce qu’elle était trop proche de la ligne de chemin de fer. Deux fois par an, le train avançait à toute petite vitesse entre El-Obeïd et Wau sur des rails branlants, escorté d’une milice armée qui pouvait atteindre mille hommes venus des tribus arabes rizeiqāt et misseriya. La voie ferrée stratégique ne passait qu’à quelque 22 kilomètres de Nyamlell, soit à un peu plus d’une heure à cheval. Le train était terriblement lent, donnant ainsi aux hommes de la milice de nombreuses occasions d’exercer sa force contre une opposition réelle ou imaginaire. Chaque année, depuis 1992, ils entreprenaient de nettoyer les zones à l’est et à l’ouest de la voie ferrée . Pour la population locale, les Dinka, le danger était le plus grand pendant la saison sèche, période où le sol était plus ferme pour les chevaux.
Des années durant, il y avait eu une entente à l’amiable entre les Dinka, l’ethnie africaine noire la plus importante du Soudan et les Arabes. Leurs voisins arabes avaient été libres de faire paître leur bétail sur la savane des Dinka et avaient l’habitude d’apporter leur sel, leur sucre et leurs vêtements aux couleurs vives pour les proposer au marché en plein air. Les Arabes et les Dinka avaient de manière générale vécu en paix, dépendant mutuellement les uns des autres, Musulmans, Chrétiens et animistes vivant côte à côte. Mais, depuis lors, les Arabes étaient armés par le gouvernement qui les incitait à faire la guerre sainte -le djihad- contre les infidèles. Ils n’étaient pas payés pour la faire mais, en guise d’incitation, ils avaient le droit de garder tout ce dont ils pouvaient s’emparer. De vieilles rivalités tribales se trouvaient ainsi ranimées, avec l’approbation de la ferveur religieuse et l’aliment de la cupidité.
p.263 La guerre est imprévisible mais la vie doit continuer. Ecraser du sorgho est comme le rythme de la vie : lever le pilon et l’abaisser ; lever et
baisser. Parfois, le travail se fait à deux, on pile le sorgho dans un unique seau. Les deux personnes gardent la cadence telle une machine : un pilon monte, l’autre descend, le second remonte, le premier descend. Quand il n’y a pas de famine, il y a toujours du sorgho à piler, des arachides à récolter, des chèvres et du gros bétail à garder et toujours des enfants à nourrir et à élever. Akuil Garang a ses trois enfants dont elle doit s’occuper alors que les quatre fils adultes d’Akuac Amet, âgé de 50 ans, s’occupent du bétail. La fille d’Akuak, Ajak, âgée de 14 ans, vaque à ses propres occupations. Le martèlement du sorgho pilé envoie son message rassurant à travers le sol.
Mais, voilà qu’il y a un autre martèlement : le martèlement des sabots, les sabots de nombreux chevaux. Voilà qu’il y a des coups de feu et des cris. Couvrant les cris, des éclats de voix pressants en arabe qui se rapprochent. Il y a de la poussière dans l’air. Frénétiquement, la mère d’Abuk essaye de cacher tous leurs biens mais ce geste est inutile ; et, avant qu’il ne soit trop tard, tout le mode se met à courir vers la rivière. Mais Abuk trébuche sur un tabouret et tombe. Elles sont séparées. Sa mère a les enfants, peut-être seront-ils sains et saufs. Abuk reste étendue dans l’obscurité qu’elle connaît depuis cinq ans depuis que l’onchocercose [ cécité des rivières ] lui a volé la vue, et demeure aussi immobile que possible, n’osant pas bouger, souhaitant de tout son cœur que ses enfants s’échappent, espérant qu’on ne prêtera pas attention à elle. Alors, un poing se referme sur les rangées de perles blanches qu’elle porte autour du cou, tire dessus d’un coup sec et la force à se lever.
Le portier d’Agro-Action a été touché à l’épaule mais il est en train de courir. Dans l’enceinte du bâtiment, quatre femmes et un homme gisent, morts. Akuol Maroor a ramassé son fils, Athem, et court, court avec les autres vers la rivière, poursuivis par le martèlement des sabots.
Un nouveau son emplit l’air accompagné de fumée et d’une odeur de brûlé. La hutte d’Akuil est en feu. Avec deux de ses petits enfants, elle est prisonnière à l’intérieur. Que peut-elle faire ? Les hommes de la milice sont tout autour. Elle essaye de courir mais un couteau s’abat en un éclair puis une lance la fait chanceler, puis il y a une détonation.
Akuac Amet, cinquante ans, a perdu son mari pendant la grande famine. Maintenant, les pillards essayent de lui prendre sa fille de quatorze ans. Elle ne les laissera pas faire. La massue monte et s’abat sans relâche. Tout ce qu’elle possède dans son tukul est saisi, en même temps qu’ Ajak. Comme 281 autres, Ajak est enlevée et emmenée au nord -emmenée en esclavage.
« Dieu seul sait si nous survivrons »
Nyamlell n’était ni la première, ni la dernière commune à être écrasée par les hommes de la milice arabe. Parallèlement aux troubles qu’incite une guerre sainte engagée contre le sud, des millions de personnes étaient expulsées et réinstallées de force dans des camps plus que précaires. Il émergeait des rapports selon lesquels la faim était utilisée comme instrument de conversion à l’Islam et l’aide alimentaire était apportée à la condition que les bénéficiaires se tournent vers l’Islam.
En 1992, un message radio grésillant arriva d’Akobo, sur la frontière éthiopienne. La personne au micro décrivait comment les Soudanais du Sud mouraient lentement de faim, en conséquence d’un embargo du gouvernement sur les vols d’assistance. « Dieu seul sait si nous survivrons jusqu’à la semaine prochaine », disait la voix. « La situation est désespérée. On laisse les gens mourir de faim. Hier, vingt-trois sont morts de faim... Tout le monde est faible et attend la mort... Nous ne savons pas si nous serons à la radio la semaine prochaine. Cela dépend de la volonté de Dieu... Faites que le monde entier le sache. »
Le message fut suivi d’un appel à l’aide des évêques catholiques réunis à Lusaka. Ils alertaient qu’il y avait un génocide et demandaient instamment que l’on pense aux églises oubliées du Soudan.
Le Soudan était un terrain que Caroline avait souvent arpenté dans le passé. La saison des pluies était à son maximum quand son Cessna essaya d’atterrir à Akobo. La piste d’atterrissage était plus un marécage qu’un terrain d’aviation. Elle était inondée de boue. L’air incertain, le pilote tenta un coup d’essai qui faillit être un coup fatal. A l’instant où les roues touchèrent le sol, il jaillit des gerbes de boue qui recouvrirent les ailes et le pilote tira rapidement sur le manche et reprit l’air. Le dernier pilote qui avait essayé d’atterrir sur cette même piste s’y était écrasé. Réticent, il abandonna l’idée d’atterrir et rebroussa chemin, se dirigeant au lieu de cela vers Waat où les gens vivaient dans des bourbiers, mourant de faim et de maladie.
Atterrir à Waat était une chose. En re-décoller en était une autre. La piste était par endroits gorgée d’eau et la piste utilisable était trop courte pour que le pilote décolle en ligne droite. Il aurait donc à prendre un maximum de vitesse en décrivant une courbe puis à ouvrir les gaz à fond pour soulever le nez de l’appareil avant qu’il ne puisse lourdement pénétrer dans le marais qui avait un jour passé pour être la piste. Ce serait très risqué ; le pilote mesura les distances à pied, marquant son itinéraire avec des mouchoirs et des feuilles de papier blanc. Si l’avion n’avait pas décollé avant d’atteindre le dernier poteau auquel était attaché un mouchoir, il aurait à interrompre le décollage. Tous les yeux étaient fixés sur ce mouchoir qui voletait au-dessous d’eux alors que leurs roues quittèrent le sol.
Ailleurs, les conditions étaient presque aussi désespérées. Dans les camps de réfugiés d’Aswa et d’Atepe, situés au nord de Nimule, près de la frontière ougandaise, 42 000 personnes vivaient sans abri ou sous des bâches de plastique, avec peu de médicaments. La tuberculose, la dysenterie et les infestations de vers sévissaient. La ration hebdomadaire de nourriture était de 2,7 kilogrammes de céréales brutes par personne. Il n’y avait pas de matériel pour écraser les céréales et pas de seaux pour transporter l’eau. S’approvisionner en eau voulait dire marcher jusqu’à trois kilomètres sur une piste boueuse pour atteindre la rivière. Peu de temps avant l’arrivée de Caroline, neuf enfants et adultes, prêts à tout pour étancher leur soif, s’étaient fait dévorer par les crocodiles.
Soudain, ce catalogue de misères fut interrompu par le son de chants. Ils semblaient venir de trois directions différentes. De gigantesques processions venaient de différentes parties du camp. Les trois principales communautés chrétiennes - catholique, épiscopalienne et presbytérienne - avaient entendu dire que le support était arrivée et se rassemblaient pour le culte. Beaucoup étaient vêtus de haillons, portaient de minces croix africaines faites de roseaux, des bannières, et des drapeaux sauvés de leurs églises au moment où les forces gouvernementales du Nord avaient envahi leurs villes.
Ils se rassemblèrent en un gigantesque cercle autour du minuscule contingent, chantant des psaumes, des hymnes et des prières de louanges. « J’ai vu plus de joie sur les visages de cette Eglise persécutée, vivant en haillons dans ce bourbier, que l’on en voit sur de nombreux visages de nombreuses Eglises riches en Occident », se rappelle Caroline.
Pendant l’office, les chefs lancèrent un appel pour les besoins des gens dont ils étaient responsables, par ordre d’importance décroissante. En premier lieu, ils demandèrent un soutien par la prière, puis des Bibles et, en dernier lieu, des médicaments et de la nourriture. C’était toujours la même chose dans l’Eglise persécutée. En tête de leur liste il y avait toujours prières et Bibles.
C’est seulement après avoir formulé leurs requêtes spirituelles qu’ils demandaient des choses essentielles à leur survie matérielle.
A l’hôpital d’Aswa, un personnel épuisé essayait frénétiquement de soigner les victimes de la guerre. Les blessés étaient opérés sans anesthésique ni analgésique. Il n’y avait ni eau courante, ni électricité de sorte que les opérations devaient s’arrêter au coucher du soleil. L’hôpital avait été construit en 1982 et dépouillé d’absolument tout quatre ans plus tard. Le matériel et les installations avaient été saisis et emportés au nord, ce qui laissait une coquille vide pour desservir 700 000 personnes. Tout ce qu’ils pouvaient avoir comme ressources médicales était venu de la Croix Rouge et de l’UNICEF. Dans ce qui passait pour une maternité, des femmes enceintes et des bébés étaient étendus à même le sol, sans soins. Plusieurs bébés étaient en train de mourir. Caroline demanda la permission de prendre des photos, afin de pouvoir montrer leur situation critique au monde entier. Son interprète était peu loquace. Elle prit les clichés puis se demanda si on avait demandé la permission aux femmes ou si l’interprète lui avait seulement dit d’y aller.
Plus elle y pensait et plus l’idée d’avoir pris ces photos sans justification ni explication la préoccupait. Le lendemain matin, elle cessa de s’inquiéter lorsque le pharmacien en chef lui transmis ce message : « Les femmes te sont reconnaissantes de ta visite », dit-il. « Même si certains de leurs bébés sont morts pendant la nuit, elles ont trouvé réconfortant que quelqu’un ait pris la peine de venir les voir et de les prendre en photo. Elles avaient le sentiment que leurs bébés n’étaient pas morts en vain. »
Le martèlement des sabots
L’effondrement de l’Empire
Le cri du djihad
Guerre dans les Monts Nouba
Nyamlell