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Chapitre 2

L’effondrement de l’Empire

p.267 Pendant la saison sèche, où les crues subites ne sont plus qu’un souvenir, le Soudan paraît bien différent, vu du ciel. D’un bout à l’autre de l’horizon, une grande partie du sud est une vaste plaine sans relief, où les ombres d’anciens fleuves sont encore marqués dans le sol poussiéreux. Le terrain est dur, découvert et vide ; c’est le domaine des lions, des léopards et des gazelles.

Le « pays des Noirs », comme les Arabes appellent le Soudan, est le plus grand pays d’Afrique ; il a la dimension de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Espagne et de la Suède réunis, avec une population qui ne dépasse pas le triple de celle de l’Ile de France.

Cette population de 30 millions d’habitants est répartie en 621 groupes ethniques parlant plus de 200 langues qui se subdivisent en dizaines de dialectes supplémentaires . Les Arabes musulmans dominent les deux tiers du nord, tandis que les Chrétiens et animistes noirs habitent le sud. Les Arabes forment le groupe ethnique le plus important et les Musulmans le groupe religieux le plus nombreux .

C’est principalement entre nord et sud et entre Arabes et non-Arabes que résident les principales lignes de faille qui divisent ce pays. Le Soudan est un pays qui est en guerre avec lui-même depuis qu’il a obtenu son indépendance en 1956. Il n’y a que onze années de paix qui font exception.

Dès 7000 av. J.-C., les bords du Nil étaient habités ainsi que ses affluents qui s’enfoncent profondément à l’intérieur du Soudan. C’est encore la situation pour la majorité de la population. Les plus grandes villes du Soudan se situent au nord, au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu.

Le Soudan et l’Ethiopie constituent le pays biblique des Koushites, XXVème dynastie égyptienne, civilisation qui atteignit son apogée bien des siècles avant Jésus Christ et arriva à son point le plus bas quelque 350 ans plus tard. On peut retrouver des traces de l’influence arabe qui remontent à 2755 av. J.-C., date à laquelle l’empire égyptien s’étendait sur l’ancienne Nubie, région qui est le nord du Soudan actuel. Cet empire devait perdurer jusqu’à la révolte nubienne de 8 av. J.-C. Le christianisme copte fut introduit dans la région à partir de l’an 500. Devait bientôt suivre son plus grand défi.

« Combattez [ceux qui ne croient pas] jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus de dissidence dans le pays, et que la religion soit entièrement pour Dieu », dit le prophète Mahomet. C’était un appel à l’établissement d’un royaume spirituel et temporel. Neuf ans après sa mort, une armée islamique traversa la bande de Gaza et pénétra en Egypte, porte de l’Afrique. Ce qui débuta en 641 continue encore aujourd’hui, avec l’arabisation de l’Afrique du Nord et l’islamisation de quelque 250 millions d’âmes.

Au Soudan, le christianisme copte fut éclipsé en 1500 par les Foungs, musulmans noirs. En l’espace d’un siècle, la capitale foung, Sennar, allait s’épanouir pour devenir l’un des principaux centres culturels de l’islam. Petit à petit, le royaume fut affaibli par des rivalités tribales et, en 1822, le pays tomba à nouveau aux mains d’envahisseurs venus d’Egypte.

Pendant les soixante années qui suivirent, le Soudan égyptien, province de l’Empire ottoman, ne cessa pas d’empiéter de plus en plus profondément sur le sud mais sans parvenir à le maîtriser effectivement. Afin de nourrir l’Empire, le commerce historique des esclaves noirs non-musulmans se développa et prospéra malgré tous les efforts du général Charles Gordon, administrateur britannique détaché au Soudan, qui désespérait de la tâche. En dépit de son abolition officielle, l’institution de l’esclavage était si profondément enracinée qu’il fut contraint d’observer : « Quand on aura réussi à faire sortir du papier buvard l’encre qui s’y est imprégnée, alors l’esclavage cessera d’exister dans ces territoires. »

Il était prophétisé qu’il se lèverait un homme qui débarrasserait le monde du mal. Il serait appelé le Mahdī, celui qui est guidé par le bien, le sauveur et le chef des croyants, qui rétablirait la justice et conquerrait le monde à l’islam. En 1880 , Muhammad Ahmad se proclama le Mahdī et déclara la guerre sainte contre l’Egypte. En 1883, ses guerriers saints -les Ansār, littéralement les « partisans » du prophète Mahomet - annihilèrent les gros bataillons bien rangés de l’armée égyptienne. Le général Gordon fut chargé d’évacuer Khartoum avant que les forces du Mahdī ne puissent encercler la ville. Quand ses demandes d’aide militaire furent rejetées, il demanda l’autorisation de conclure une alliance avec Zubayr Rahma pacha, chef militaire et trafiquant d’esclaves qu’il avait un jour vaincu. Une fois de plus, on lui refusa cette autorisation. Après un siège de dix mois, Gordon fut tué et Khartoum tomba aux mains du Mahdī le 26 janvier 1885 -deux jours avant l’arrivée d’un corps expéditionnaire qui aurait pu secourir la ville.

Quand le Mahdī mourut du typhus cinq mois plus tard, le pouvoir passa aux mains du calife Abd Allahi al-Ta‘āisha. Il renforça l’état islamique au nord et entreprit de vaincre les peuples nilotiques (les habitants du Nil) du sud. Mais tenter simultanément de conquérir l’Egypte en 1889 s’avéra une ambition de trop. Alors que les forces du calife étaient bien trop dispersées sur un sol étranger, le Soudan s’effondrait de l’intérieur. Son règne devait être court mais il lui survécut la force d’un idéal et d’une cause-celle d’un Soudan arabe islamique.

Pendant ce temps, à Londres, on fronçait les sourcils face à l’influence grandissante de la France au Sud-Soudan. A la fois pour se débarrasser d’un calife irritant et pour parer à des intentions françaises gênantes, un corps expéditionnaire anglo-égyptien fut dépêché sous le commandement du général Horatio Kitchener. Parmi les hommes qui combattirent dans l’armée de Kitchener, il y avait, disait-on, beaucoup d’anciens esclaves.

Le succès fut assuré à la bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898. Le calife fut vaincu lors de la dernière grande charge de cavalerie à laquelle le jeune Winston Churchill prit part. La bataille fut consignée dans le journal du lieutenant Robert Smyth, dont la 21ème compagnie des Lanciers soutint le plus fort du combat. Il écrivit : « Des chevaux boiteux galopent sans but. Un véritable enfer. Mon compagnon de gauche tombe, son cheval, atteint par une balle, s’écroule sous lui. Des balles sifflent et giclent tout autour. De tous côtés, une masse compacte d’hommes en robe blanche, innombrables apparemment, faisant toujours feu et brandissant leurs épées . »

En réalité, ce ne fut ni Churchill, ni la cavalerie qui remportèrent cette victoire mais la mitrailleuse dernier cri Maxime. Onze mille mahdistes furent abattus par cette merveille mécanique et 16000 furent blessés . Quatre mois plus tard, fut déclarée une souveraineté conjointe anglo-égyptienne sur le Soudan même si les mesures politiques et la plupart des administrateurs, principaux responsables de leur application étaient britanniques.

Diviser pour régner

Durant les années qui suivirent, dans les monts Nouba, les Sud-Soudanais furent soumis par des bombardements dans le cadre d’une campagne de pacification ; des voies ferrées furent construites et une administration moderne fut établie dans le nord . La nation était divisée entre nord et sud et les deux régions administrées séparément. : « La politique officielle », dit Lord Killearn, haut commissaire britannique au Caire, « est d’agir en tenant compte du fait que les peuples du Sud-Soudan sont clairement africains et de type négroïde et que notre devoir manifeste envers eux est, par conséquent, de faire avancer aussi rapidement que possible leur développement économique et culturel en suivant une voie conforme à leur origine ethnique et non pas la voie arabe du Proche-Orient qui convient au Nord-Soudan. » C’est seulement par un développement économique et culturel que ces peuples peuvent être dotés de quoi se défendre à l’avenir, que leur destin futur soit finalement lié au Nord-Soudan ou à l’Afrique Orientale. » A ce stade-là, il aurait pu aller dans l’une ou l’autre des deux directions.

Mais le futur était plus proche que prévu. Précisément pendant le mois où ces mots avaient été écrits, la Seconde Guerre mondiale prenait fin et toutes les cartes du monde avaient besoin d’être redessinées. La Grande-Bretagne ne se voyait plus d’avenir à long terme au Soudan et sensible à la clameur grandissante qui réclamait l’indépendance, sa politique s’orienta vers une action rapide visant à fusionner nord et sud.

Ce fut un désastre. Selon les termes d’un commentateur : « Les quatre premières décennies, l’autorité britannique s’employa à couper tout lien culturel et linguistique qui aurait pu lier le nord et le sud et la dernière décennie à tenter de rassembler le pays en un tout. » Pas plus dans la seconde moitié du XXème siècle qu’au XIXème siècle, le sud anglophone ne voulait être dominé par le nord arabe. Néanmoins, on fixa un calendrier de transition sur trois ans pour aboutir à l’indépendance d’un Soudan uni. Les tensions se mirent à monter.

Les premières élections législatives du Soudan eurent lieu fin 1953 et le jour prévu, le 9 janvier 1954, un processus de soudanisation commença. Les étrangers durent quitter leurs postes de responsabilité qu’ils occupaient dans le gouvernement et l’armée. Pour les habitants du sud, « soudanisation » était un euphémisme pour « prise en main par le nord ». Les Sud-Soudanais se retrouvèrent sérieusement sous-représentés et, une nouvelle fois, se sentaient exclus des allées du pouvoir. Le 19 août 1955, une mutinerie éclata dans des unités sudistes de l’armée et elle fut réprimée par les forces gouvernementales. Pour tenter d’apaiser le sud, le Parlement soudanais accepta que l’avenir du pays soit déterminé par un référendum. Le 12 novembre, la Grande-Bretagne et l’Egypte retirèrent leurs troupes et le Soudan fut déclaré Etat indépendant. A un point du processus, le référendum qui aurait pu accorder une autonomie au sud tomba aux oubliettes. Le décor était planté pour la guerre civile qui continue à faire rage aujourd’hui - décor planté dans les années du crépuscule de l’administration coloniale britannique.

En Grande-Bretagne, certains décrivirent l’effondrement de l’empire comme une « abdication créatrice » ; d’autres, comme une décision hâtive et mal conçue de faire la part du feu qui provoquait une lutte pour le pouvoir parmi les hommes cupides et ceux qui n’étaient pas formés dans l’art de gouverner. « Partout en Afrique », observa le magazine américain Time, « les Européens ont attendu trop longtemps avant de donner une part de responsabilités aux Noirs. »

La guerre civile

Le 1er janvier 1956, la République du Soudan fut proclamée. Des élections eurent lieu deux ans plus tard et furent remportées par le parti Umma, parti populaire soutenu par les Ansār. L’administration se retrouva bientôt paralysée par les manœuvres politiques et une économie affaiblie. En moins de neuf mois, le premier gouvernement soudanais élu depuis l’indépendance fut renversé par le chef des forces armées. Le 17 novembre 1958, le général Ibrahim Abboud, chef d’état-major, suspendit la constitution, déclara la loi martiale et se proclama Premier Ministre. Quand il devint manifeste que sa promesse de rendre le pays au pouvoir civil s’était évaporée sous le soleil soudanais, le mécontentement se transforma en agitation. En 1964, Abboud donna sa démission et une vague d’émeutes et de grèves amena au pouvoir un nouveau gouvernement de coalition.

Pendant les trois années suivantes, les gouvernements successifs ne parvinrent pas à s’accorder sur une constitution définitive, ni à faire redémarrer l’économie, ni à faire face à l’agitation et à l’émiettement en factions grandissant et aux querelles intestines. Dans le sud, le ressentiment qui couvait contre la domination du nord arabe plus peuplé éclata en une révolte ouverte. Son explosion conduisit le pays à la guerre civile.

En 1969, le gouvernement civil, paralysé, fut évincé par un groupe d’officiers extrémistes de l’armée dirigés par le colonel Ja’afar Mohamed el-Nimeiri, qui abolit tous les partis politiques et déclara le Soudan Etat socialiste. Un coup d’Etat communiste, succès éphémère, fut contré en quelques jours, en 1971. Nimeiri survécut et devint l’année suivante le premier président soudanais élu. Pour étouffer les troubles du sud, qui avaient coûté la vie à plus d’un demi-million de personnes, il accorda un certain degré d’autonomie à la région. Les accords d’Addis-Abeba traçaient une ligne imaginaire qui divisaient le pays et garantissaient l’identité non-musulmane du sud.

Suivit une décennie de relative stabilité, interrompue seulement en 1976 par un coup d’Etat manqué des Ansār, dirigés par l’arrière-petit-fils du Mahdī, Saïd Sādiq al-Mahdī, qui avait occupé la fonction de Premier Ministre de 1966 à 1967.

Puis, en 1983, Nimeiri fit apparemment une conversion éclair à l’extrémisme islamique. Une amnistie des prisonniers politiques fit sortir de la prison de Kober le Dr Hassan al-Turabi, avocat portant lunettes, formé en Grande-Bretagne et en France et chef spirituel du National Islamic Front (NIF) [Front national islamique].

En dépit des résultats médiocres de l’extrémisme islamique dans les premières élections, Nimeiri avait reconnu que le NIF, parti très discipliné, devenait une force avec laquelle il faudrait désormais compter. S’inspirant du militantisme islamique du Proche-Orient, le NIF s’efforçait de s’infiltrer l’armée, la haute administration et les professions libérales dans le but d’arriver aux commandes du pays -démocratiquement ou non. Nimeiri avait essayé de réduire le NIF au silence ; et maintenant il cherchait leur soutien en les courtisant. Le Dr Turabi fut nommé conseiller principal à/pour la politique étrangère présidentielle et d’autres postes clés furent distribués à d’autres membres des Frères musulmans.

Avec effet immédiat, Nimeiri annonça l’intégration de la Shari’a, le strict code pénal islamique, dans la loi soudanaise. Cette décision souleva des protestations de Sādiq al-Mahdī, qui avait été formé à Oxford ; il fut sans tarder placé en résidence surveillée. Cette même année, Nimeiri révoqua les accords d’Addis-Abeba de 1972 et partagea de nouveau le sud en trois régions administratives, redessinant la carte de façon à rattacher au Nord des gisements pétrolifères récemment découverts. La réaction (brutale) du Sud appauvri et majoritairement non-islamique était inévitable. Le 16 mai, des troupes rebelles commandées par Kerubino Kwanyin Bol attaquèrent les forces gouvernementales, suivies par une seconde vague dirigée par William Nyon Bany. La guerre civile était rallumée.

Nimeiri dépêcha un colonel de l’armée pour réprimer la révolte. C’était un choix peu judicieux. Le colonel John Garang de Mabior, qui avait été formé aux Etats-Unis et avait été entraîné à Fort Benning se joignit à la rébellion ainsi que son bataillon et se réfugia en Ethiopie. Cette même année, il prit le commandement des forces rebelles et désigna Kerubino comme son adjoint et donna un poste important à William Nyon Bany. Le SPLA (Sudan People’s Liberation Army) [Armée de Libération Populaire du soudan], encore à l’état embryonnaire, et son aile politique, le SPLM (Sudan People’s Liberation Movement) [Mouvement de Libération Populaire du Soudan] devinrent un point de ralliement pour le mécontentement et les allusions du Sud. Sa base de soutien naturelle était une région presque aussi vaste que la France mais avec une population inférieure à celle de Paris.

Le 6 avril 1984, Nimeiri déclara l’état d’urgence. De nombreux droits constitutionnels furent suspendus et des « tribunaux d’urgence » furent établies dans le Nord. Les foules répondirent aux annonces de la « journée des amputations », faites par les médias et vinrent regarder des voleurs se faire amputer dans la cour de la tristement célèbre prison de Kober, et assister à la flagellation publique d’un prêtre catholique qui avait commis le crime d’être en possession de vin de messe. L’état d’urgence fut suspendu en septembre mais une nouvelle loi fut introduite pour conserver la plupart des pratiques des tribunaux d’urgence. On assurait les gens, qui cependant n’étaient pas toujours dupes, que les droits des non-Musulmans seraient respectés.

L’Occident assistait avec horreur au déroulement rapide de ces événements. D’un coup, le Soudan était, apparemment, devenu une force déstabilisatrice en Afrique. La révolution iranienne était encore dans les esprits et bien que Turabi ait publiquement pris ses distances de ces événements, proclamant que la révolution « pouvait tout détruire, y compris nous-mêmes », l’image de défi de l’Ayatollah [Khomeini] hantait l’Occident.

Nimeiri supprima l’ intérêt bancaire et remplaça les impôts par une dîme volontaire. L’économie tomba en chute libre. Ironiquement, les réactions exagérées de l’Occident ont peut-être aidé les fondamentalistes à accéder au pouvoir. Les Etats-Unis suspendirent leur aide et le FMI exigea des réformes avant de débloquer de nouveaux fonds. En réponse à la pression internationale, le gouvernement soudanais tailla dans ses subventions et les prix de la nourriture et de l’essence s’envolèrent. Soupçonnant les Frères musulmans de préparer un coup d’Etat, Nimeiri purgea son gouvernement et renvoya Turabi en prison.

Quand Nimeiri partit à Washington pour demander que le robinet de l’aide soit à nouveau ouvert, son départ fut salué par des émeutes dans les rues de Khartoum et une grève générale qui immobilisa la ville. Lorsqu’il revint en avril 1985 avec une promesse de 67 millions de dollars, il se vit remettre un communiqué de l’armée soudanaise. Il annonçait qu’il avait été renversé « pour sauver le pays et son indépendance ». Parmi la foule de prisonniers libérés de la prison de Kober, se trouvait le Dr Hussan al-Turabi.

Au mois d’avril suivant, lors des premières élections libres depuis presque deux décennies, le conseil militaire transitoire remit le pouvoir aux civils. Le vote avait été suspendu dans trente sept circonscriptions du Sud en raison de troubles incessants. Quand on compta les votes au Nord, le NIF du Dr Turabi se trouva relégué en troisième position avec à peine 17% des suffrages. L’ancien Premier Ministre, Sādiq al-Mahdī, qui était un parent par alliance de Turabi, fut élu Président.

Al-Mahdī avait hérité de la direction du parti de l’Umma, et le parti et son gouvernement de coalition avaient hérité de tous les problèmes habituels, faisant alterner dissolutions et réformes tandis que l’économie continuait à décliner rapidement . En 1988, la sécheresse et la famine firent 300000 morts. Confronté à une guerre civile qui faisait rage, à des prix qui s’envolaient et à une dette qui s’accumulait, le gouvernement de Mahdī chancelait au bord de l’abîme.

Dans un mouvement destiné à promouvoir la réconciliation, le gouvernement avait complètement annulé le décret de 1983 qui divisait le Sud en trois régions. Maintenant, des négociations de paix commencèrent sérieusement avec le SPLA. Il y eut un accord avec le DUP (Democratic Unionist Party) [Parti de l’Union Démocratique] sur un plan qui gèlerait les lois islamiques, mettrait fin à l’état d’urgence et mettrait en place un cessez-le-feu. Après certaines turbulences, une machine était en marche pour organiser un congrès constitutionnel qui mettrait fin à dix années de guerre.

Mais, le 30 juin 1989, avant même le lever du soleil, des unités de l’armée soudanaise fermèrent l’aéroport, s’emparèrent du palais présidentiel et du quartier général de l’armée et installèrent des barrages routiers dans toute la ville de Khartoum. Quiconque aurait cherché une explication sur Radio Omdourman, radio soudanaise officielle, aurait seulement trouvé un silence de mauvaise augure. De plus mauvaise augure encore était la musique martiale qui débuta à huit heures du matin, suivie de cette annonce solennelle : « La révolution de juin est intervenue pour rendre au citoyen soudanais sa dignité blessée et pour reconstruire le Soudan du futur. »

Sous l’autorité d’Omar Hassan Ahmed al-Bashir, alors colonel, on arrêta ordonna les principaux hommes politiques , on suspendit la constitution, on abolit les partis politiques et les syndicats et on interdit la presse indépendante. L’état d’urgence fut déclaré et un National Salvation Revolutionary Command Council (RCC) [Comité Directeur Révolutionnaire de Salut National], composé de 15 membres, fut établi. « Sādiq al-Mahdī a fait perdre le temps du pays et a gaspillé les énergies nationales avec beaucoup de paroles et d’hésitations politiques », expliqua le colonel.

Quant au cessez-le-feu, l’accord passé entre le DUP et le SPLA fut déclaré caduc, les nouvelles négociations n’aboutirent à rien, des affrontements éclatèrent de nouveau en octobre et la guerre contre le Sud reprit. Le coup d’Etat, déclara le SPLA était une négation du processus de paix. L’année suivante, une tentative manquée de renversement du régime eut pour conséquence l’exécution de vingt huit officiers de l’armée.

Bashir a sans doute amené le RCC au pouvoir mais le pouvoir qui se cachait derrière le RCC était le NIF, bien que techniquement interdit. Le NIF tirait son inspiration des Frères musulmans, mouvement fondé en Egypte en 1928 et visant à éliminer l’influence occidentale et à établir un Etat islamique théocratique.

Dans ses derniers jours au pouvoir, Nimeiri avait modéré les lois islamiques qu’il avait introduites. Maintenant elles étaient remises en place et étendues par al-Bashir. La nouvelle Loi pénale de 1991 prévoyait des châtiments physiques appelés hudūd , par amputation, lapidation et coups de fouet. Les Musulmans qui avaient commis l’apostasie en se convertissant à une autre religion pouvaient être punis de mort. Encore une fois, les Etats du Sud en furent exemptés, mais cette loi permettait l’extension postérieure de la Shari’a au Sud, au cas où les assemblées de l’Etat le décideraient. Deux ans plus tard, tous les juges non-musulmans du Sud furent remplacés par des Musulmans.

Le RCC lança un programme d’islamisation du pays sur deux fronts. Premièrement, jouant sur une combinaison de rivalités tribales, de cupidité et de ferveur religieuse, le RCC distribua des armes à des tribus arabes peuplant les régions les plus méridionales du Nord-Soudan et déclara qu’il était de leur devoir de mener le djihad contre les infidèles, les Africains noirs. Comme récompense, ils pourraient garder tout ce qu’ils pourraient prendre. Deuxièmement, les Soudanais noirs qui s’étaient réfugiés au Nord pour fuir la famine, deux années successives de sécheresse et les hostilités seraient parqués dans des camps de réfugiés ou prétendus « camps de la paix », où ils seraient gardés et endoctrinés dans les lois et coutumes de l’Islam. Comme l’observa le Ministère américain des Affaires étrangères : « Toutes ces *pratiques ont un aspect clairement raciste. »

En 1992, une initiative de paix fut lancée à Abuja par les sept pays d’Afrique orientale qui constituaient l’IGAD (Inter-Governement Authority for Development) [l’Authorité Inter-Gouvernementale pour le Développement]. Elle se bloqua lorsque le Dr Ghazi Salahudin, porte-parole de la délégation du NIF, eut déclaré : « Nous sommes arrivés au pouvoir pour islamiser et arabiser l’Afrique ; le problème de l’autodétermination est hors sujet. »

« On est en train de détruire une nation »

C’est dans ces circonstances que les évêques soudanais avaient lancé leur appel à l’aide et avaient averti de la menace du génocide, avertissement repris en écho par African Rights , et par Alain Destexhe, ancien secrétaire général de Médecins Sans Frontières qui écrivit : « La mort de dizaines de milliers de Soudanais pourrait bien constituer un génocide. Au nom du djihad, la population entière a été soit massacrée, soit transférée de force dans les camps du Nord du pays. »

Caroline avait vu les camps de réfugiés de ses propres yeux et, ayant été témoin de la misère de ces gens, elle se proposa de faire un second voyage au Soudan afin d’affronter le gouvernement dans sa capitale, Khartoum. Mais, auparavant, elle se proposa d’attirer l’attention du gouvernement britannique sur cette question.

Le 9 décembre 1992, à la Chambre des Lords, elle décrivit en termes frappants tout ce qu’elle avait vu et fit un plaidoyer pour que la Grande-Bretagne honore ses obligations historiques envers le peuple soudanais. « Ces gens se sentent oubliés et trahis par le reste du monde », dit-elle à la Chambre des Lords. « J’espère que nous, Britanniques, n’allons pas les abandonner, aujourd’hui, dans l’adversité. »

Le soutien de la Chambre des Lords fut unanime, sans distinction de partis. Lors d’une discussion passionnée, de nombreux faits émergèrent à propos du Soudan. La Chambre apprit que le Soudan avait reçu livraison de 4 000 tonnes d’armes venues d’Iran et, selon le magazine britannique The Economist, avait vendu à la Libye une quantité de millet d’une valeur de 7 millions de dollars pour acheter des armes. Parallèlement, le Soudan lançait un appel à la Communauté Européenne pour qu’elle lui fournisse 130 000 tonnes de céréales destinées à nourrir ses provinces de l’ouest. Le personnel des Nations Unies et les ONG s’étaient vu interdire l’accès aux camps de la zone de Kadugli, où quelque 80% des enfants souffraient de malnutrition. En septembre, des travailleurs locaux employés par la Communauté Européenne et l’Ambassade des Etats-Unis furent exécutés parce qu’on les soupçonnait de collusion avec le SPLA. Le Sénat américain avait condamné le Soudan pour « violation caractérisée des Droits de l’Homme ».

Ce qui aurait dû être un des pays africains les plus riches, en termes de ressources naturelles, était ruiné par la famine, endetté de plus de 13 milliards de dollars, avec une devise qui avait perdu les neuf dixièmes de sa valeur depuis le coup d’Etat. On spéculait sur une possible initiative par une possible mainmise du gouvernement de Khartoum, soutenue par l’Iran, sur les gisements pétrolifères du Sud abandonnés par Chevron qui, jadis, promettaient assez de pétrole pour satisfaire les besoins du pays tout entier. Les réserves de pétrole étaient estimées à quelque 2 000 milliards de barils. L’exploration s’arrêta en 1984 quand des rebelles du SPLA attaquèrent une équipe qui travaillait sur le terrain. Il s’ensuivit que le Soudan dépendit des importations de pétrole jusqu’à une hauteur de 80% de ses besoins énergétiques. Comme l’expliqua un observateur : « Les gens du Sud craignaient que le développement des gisements pétrolifères du Sud ne profite qu’au Nord arabe. »

La baronne Park lança l’avertissement suivant :« On est en train de détruire une nation tout entière. Nous devons parler haut et fort... pour dire au monde ce qui est en train de se passer. »

Lord Birkett reprit le même thème : « Aucune nation civilisée n’admettra la suppression de toutes les religions à l’exception d’une seule, de toutes les opinions politiques à l’exception d’une seule, de toutes les types raciaux à l’exception d’une seule. Le gouvernement soudanais donnent tous les signes de faire très exactement cela ... La persécution religieuse en est à un niveau de frénésie ... des atrocités sont commises au nom du djihad, la « guerre sainte »

* Que Dieu nous garde d’avoir des convictions qui permettent à la fin de justifier les moyens. »

L’Evêque de Salisbury fut l’un des plus directs. Il déclara que l’Eglise était menacée depuis l’époque du président Nimeiri où les églises des Monts Nouba étaient détruites par le feu ou les bulldozers et où les permis de construire étaient systématiquement refusés. A présent, de plus en plus de Chrétiens étaient assassinés. Quant au système éducatif, dit-il, les jeunes enfants n’étaient admis dans les écoles primaires qu’après avoir suivi deux années de formation à l’Islam. A l’autre extrémité de l’échelle, l’adhésion à l’Islam était devenue une condition pour entrer à l’université.

« Permettez-moi de dire avec toute la force dont je dispose », continua-t-il, « que, ni à l’intérieur ni à l’extérieur du Soudan, les Eglises ne considèrent leurappel à la justice comme une attaque contre l’Islam... Ce que les Chrétiens soudanais veulent, c’est une constitution et un système judiciaire qui garantissent à tous la liberté religieuse -aussi bien Islam que christianisme ou religion africaine traditionnelle ... Car, ne vous méprenez pas, cette liberté a été perdue. »

Lord Avebury, depuis toujours un ardent défenseur des Droits de l’Homme, rappela à la Chambre des Lords que la Grande-Bretagne était historiquement responsable de la création du Soudan moderne. « Nous avons uni le Nord arabe et musulman au Sud chrétiens et noir, nous avons tracé les frontières du Soudan à la fin du XIXème siècle et nous avons livré [le pays] aux politiciens du Nord qui ont obtenu le consentement du Sud en promettant d’envisager une organisation fédérale et l’indépendance [ du Sud ]. Bien évidemment ils n’ont pas tenu leurs promesses. »

Le Soudan, dit-il, était devenu un tremplin pour la progression de l’extrémisme islamique en Afrique du Nord et en Afrique Centrale. « Il nous est impossible de rendre compte en quelques minutes de l’étendue des violations des Droits de l’Homme qui sont perpétrées au Soudan aujourd’hui, et des dangers que représente la politique de Khartoum dans toute la région. Non contents de réduire leur propre peuple à la mendicité, de persécuter l’élite et de contraindre à l’exil des centaines de milliers d’entre eux, ils essayent d’exporter l’intolérance et des méthodes de gangster en Egypte, en Algérie, en Tunisie, au Kenya, en Ouganda et en Ethiopie ; et, leur acquisition d’un arsenal sophistiqué d’armes de destruction massive menace très sérieusement la paix. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre que le volcan entre en éruption. »

Les représentants de tous les principaux partis exprimèrent leur reconnaissance à Caroline pour avoir exposé la situation critique des Soudanais devant la Chambre. Personne ne l’exprima avec plus d’éloquence que la baronne Park of Monmouth : « Sans ma noble amie, Lady Cox, sans son courage et sa persévérance à attirer l’attention du monde entier sur ce qu’elle a vu, nous ne saurions à peu près rien, semble-t-il, de cette guerre oubliée, du nettoyage ethnique, et des informations sur la vente de femmes et d’enfants comme esclaves, ni de la destruction de communautés entières. » Ce dont personne ne se rendait compte, et Caroline moins que quiconque, c’est que son rôle de témoin de cette guerre oubliée ne faisait que commencer. Elle lança un appel au gouvernement pour qu’il réunisse dans une conférence les belligérants afin d’essayer de trouver une solution pacifique au conflit. Ce fut un défi que le gouvernement refusa de relever. Et, face à l’inaction du gouvernement, Caroline et CSI décidèrent d’agir de leur côté.

- Le martèlement des sabots
- L’effondrement de l’Empire
- Le cri du djihad
- Guerre dans les Monts Nouba
- Nyamlell

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Page MAJ: 18 décembre 2004
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