Chapitre 3
Le cri du djihad
p. 278 Le débat de Caroline à la Chambre des Lords dura deux heures et vingt-sept minutes. Témoins du déroulement des évènements se trouvaient l’ambassadeur du Soudan et les représentants de cette ambassade, de plus en plus mal à l’aise. « Ils me fusillaient du regard. Heureusement que les regards ne tuent pas », dit Caroline.
Après le débat, Caroline fut invitée à l’ambassade du Soudan pour être informée des nombreuses actions louables entreprises dans son pays. Afin d’avoir le point de vue des deux parties, elle se fit un plaisir d’accepter .Finalement, elle parvint à interrompre ce qu’elle décrit comme un monologue d’autosatisfaction pour s’inviter au Nord-Soudan afin de vérifier de ses propres yeux la vérité de ce qu’on lui disait.
L’ambassadeur répondit avec courtoisie qu’une visite était, bien entendu, possible. Caroline sauta sur l’occasion ; elle en profita pour enfoncer un levier dans cette faille et appuyer de toutes ses forces. Elle exigea d’ être accompagnée d’un caméraman de la télévision, d’ être libre de rendre visite absolument à qui ils voudraient, absolument partout où ils voudraient, sans aucune présence officielle, et avec une garantie en béton qu’il n’y aurait absolument pas de représailles contre absolument aucun de leurs interlocuteurs.
Avec réticence, l’ambassadeur accepta. Battant le fer pendant qu’il était encore chaud, elle lui écrivit pour le remercier et confirmer qu’elle acceptait avec plaisir son aimable invitation selon les termes qu’elle avait stipulés et qu’il avait acceptés. Après avoir donné son assentiment, Khartoum se sentit incapable de faire machine arrière.
C’est ainsi qu’à 3.30 h du matin, le 6 juillet 1993, Caroline se retrouva dans la capitale du Soudan avec Adam Kelliher, caméraman du programme Frontline News [Nouvelles du Front]. Leur première journée passée à Khartoum coïncida avec un rassemblement en salle destiné à marquer le quatrième anniversaire du coup d’Etat qui avait amené le régime militaire au pouvoir. Sur le balcon situé à l’arrière du Hall de l’Amitié, une masse de Moudjahidin (soldats de la guerre sainte) braillaient des chants islamiques. Un imam barbu en robe blanche, brandissant une grande épée, animait la foule rassemblée en appelant à la guerre sainte. Ils étaient tous incités à répondre au cri du djihad, à serrer les rangs et à réduire la fragmentation de leur pays.
p. 279 Cet esprit de djihad paradait sur le terrain d’entraînement Hussein Ben Ali de la Force de Défense Populaire (PDF), où des Moudjahidin en uniforme blanc et armés de kalachnikovs marchaient au pas dans un sens plus dans l’autre en chantant : « Il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est son prophète » et « Nous sommes les soldats d’Allah. » Ceux qui donneraient leur vie dans la guerre sainte deviendraient des shu’hada - des martyrs - assurés par le Coran de se retrouver au paradis après leur mort.
« Nous avons observé », écrivit Caroline dans son compte-rendu, « que la milice, quasiment obligatoire, oblige tous ses membres - qu’ils soient musulmans, chrétiens ou animistes - à chanter des chants islamiques. La promesse faite par le gouvernement d’intensifier son programme d’islamisation est une cause de grande inquiétude chez les Soudanais non-musulmans. »
Un entretien fut organisé avec le principal dirigeant du NIF, le Dr Hassan al-Turabi, qui les accueillit courtoisement chez lui dans la salle de réception lambrissée. Lorsqu’ils furent installés sur des canapés recouverts de cuir et qu’ils eurent pris le thé et les boissons fraîches qui leur avaient été proposés, le Dr Turabi, Président du Parlement soudanais, prit la parole. Silhouette frêle cachée derrière des lunettes à montures noires et une barbe poivre et sel coupée court, il parla longuement, soulignant ses paroles de gestes des mains et souriant de manière rassurante. Mais l’entretien était loin d’être convivial. « Il se contenta d’ouvrir la bouche et il en sortit un flot incessant de propagande », dit Caroline.
Ne pouvant plus se contenir, elle lui coupa la parole et se mit à contester ses affirmations. Plus il persistait, plus elle l’interrompait. Le Dr Turabi ne trouva pas cette nouveauté amusante ; son sourire disparut et son visage s’assombrit tandis que l’atmosphère devenait plus glaciale entre eux de minute en minute.
« Contrairement à de nombreux politiciens occidentaux qui viennent rencontrer ces dirigeants, Caroline avait fait son travail ». Elle voulait le contester sur des points objectifs et était prête à le faire. Nous lui avons bien fait comprendre que nous n’accepterions pas ses mensonges et que nous refuserions de participer à sa campagne de propagande. » La stratégie du Dr Turabi était de désamorcer les critiques de Caroline en l’entraînant dans un dialogue qu’elle ne serait pas disposée à mettre en danger.
Quand le Dr Turabi se rappela qu’il était filmé, sa colère ne fit que monter et il mit immédiatement un terme à l’entrevue. Toute courtoisie envolée, ils se séparèrent sans même se serrer la main.
Visite dans les « camps de la paix »
Néanmoins, le reste du séjour se déroula comme convenu, sans heurts, de manière ordonnée et sans ingérence -tant que personne n’essaya de s’écarter de l’agenda. A Dilling, dans les Monts Nouba, des officiers de la sécurité firent irruption dans une église alors qu’ils étaient en train d’interviewer un homme du clergé. Dans un camp de réfugiés situé près d’Omdourman, Caroline, sans accord préalable, s’en alla voir une religieuse catholique qui était basée là. A peine avaient-elles été ensemble quelques instants que des gardes de la sécurité les pourchassèrent jusque dans la partie privée de son logement. A El-Obeïd, ce fut le tour du caméraman de se séparer du groupe.
Adam Kelliher était en train de parler à un prêtre à l’intérieur de la cathédrale quand il arriva presque le même incident. Des gardes de la sécurité interrompirent l’entrevue et se mirent à brutaliser le caméraman. Il n’en avait pas fallu beaucoup pour que le masque tombe. « Chaque fois que nous nous écartions tant soit peu du programme, nous voyions l’autre visage du régime intégriste », dit Caroline. « Nous voyions le genre d’intimidation auquel sont exposés/confrontés les Soudanais de la région. » Un de leurs hôtes prit la peine d’ expliquer ce petit problème, en faisant remarquer qu’il était contraire aux intérêts du pays de dire du mal du Soudan à des Occidentaux.
L’une de leurs demandes avait été de visiter certaines régions des Monts Nouba, chaîne de montagnes située à quelque 480 kilomètres au sud de El-Obeïd, qui domine de 1 370 mètres les plaines environnantes. Les habitants de ces montagnes appartenaient aux tribus nouba, connues pour leurs prouesses en lutte. Mais ces capacités qu’ils avaient ne leur étaient guère utiles face aux forces gouvernementales équipées d’armes modernes qui, selon certains témoignages, étaient en train de les chasser systématiquement de leur territoire. Des cols, utilisés depuis des siècles, étaient fermés, des points d’eau occupés et des terres agricoles saisies à mesure que les populations étaient refoulées vers les hauteurs et que les troupes avançaient pour encercler les zones montagneuses. Quand Caroline arriva en avion à Kadugli, de grandes lettres blanches tracées sur la montagne, étalées aux yeux de tous envoyaient clairement ce message de mauvais augure : Djihad Kadugli [La guerre sainte à Kadugli]. Le message se déployait tel un drapeau de victoire sur une ville prise par les forces gouvernementales.
Les conditions dans les camps environnants étaient affligeantes. Les maisons délabrées aux murs de pisé l’étaient tout autant, mais il y avait de l’eau, de la nourriture et des soins médicaux, même s’ils n’étaient pas toujours suffisants. Un air de léthargie et de démoralisation y régnait. Les gens expliquaient qu’ils avaient été forcés de venir là après que les forces gouvernementales avaient attaqué leurs foyers et leurs villages, brûlé leurs maisons et leurs récoltes, détruit leurs points d’eau, ce qui les avait laissés totalement démunis. A moins de mourir de faim ou de soif, ils n’avaient pas d’autre solution que les camps de la paix.
Les organisations non-gouvernementales étrangères n’avaient pas le droit d’entrer dans les camps et une campagne de propagande avait été lancée contre elles. Le message suivant avait été diffusé par la radio de la République du Soudan : « [Les ONG] s’enracinent dans une méchanceté qui ne connaît aucune pitié. Ils convoitent les ressources naturelles accordées légitimement par Dieu aux pays faibles ... Les pays de l’arrogance ne cessent de [les] planter tels des plantes nuisibles et parasites qui donnent des fruits succulents à l’extérieur mais donnent, à l’intérieur, des coloquintes empoisonnées [ ou citrouilles amères ] ... il ne leur a pas fallu beaucoup de temps pour se développer comme un cancer dans le corps épuisé du pays. »
Avec cette interdiction qui frappait les ONG, les secours occidentaux ne pouvaient être distribués que par les organisations islamiques, les seules organismes autorisés à intervenir dans les camps. « La nourriture, c’est l’énergie », expliqua Robert Painter, un coordonnateur de l’action humanitaire des Nations Unies. « Elle donne aux gens la capacité de continuer ... c’est pourquoi je pense que la logique qui se cache derrière l’interdiction des vols [de secours] est d’affaiblir la population. »
A Khartoum les Eglises avaient la permission de prendre une petite part dans la distribution de l’aide, mais dans les camps de la paix des Monts Nouba les rations n’étaient distribuées qu’à ceux qui étaient prêts à accepter l’islamisation. Pour obtenir de la nourriture et des médicaments, de nombreux réfugiés disaient qu’ils avaient été forcés à renoncer à leurs prénoms chrétiens et à adopter des prénoms musulmans. « C’était la politique de la faim », dit Caroline.
Le Camp de Dar Al-Salaam près de Khartoum était tout aussi affligeant. Il abritait des gens qui avaient été expulsés par la force des bidonvilles d’Omdourman et des environs de Khartoum et réinstallés là de force. Le Ministère du Logement était intervenu et avait rasé des foyers qui, aussi pauvres qu’ils soient, étaient du moins à proximité de la ville et de ses emplois. Les habitants avaient été déplacés malgré eux dans le désert , où ils se retrouvaient isolés, sans moyen de transport. Ils n’avaient pour eux aucune possibilité de faire pousser leurs propres cultures ni d’élever leur propre bétail. Et pour les Sud-Soudanais vivant parmi eux, les conditions de vie dans le climat plus rude du désert du Nord étaient particulièrement éprouvantes.
L’homme qui escorta Caroline dans le camp était le Ministre de la planification de l’Etat de Khartoum. Troublée par ces conditions de vie et ces équipements minimes, Caroline se demanda combien de temps ces gens venus du Sud auraient à rester là. Elle ne trouva guère de réconfort dans la réponse. Le Ministre dit que l’on n’encouragerait pas le rapatriement. Il était prévu que ces gens restent au Nord tandis que des Soudanais du Nord iraient vivre dans le Sud, mesures qui faisaient partie d’une politique d’intégration. Le déplacement devait être définitif, c’était un moyen de contrôler la population, qui ressemblait beaucoup aux méthodes politiques de Staline. « Ils étaient désespérés », dit Caroline. « Ils avaient été coupés de leur culture, isolés et privés du minimum vital. C’était en fait un camp de concentration. »
L’envergure de l’entreprise était stupéfiante. Il y avait plus de deux millions de réfugiés dans ces prétendus camps de paix et des centaines de milliers de gens avaient fui le pays. Certains étaient allés dans les camps pour trouver un refuge contre la guerre, d’autres étaient réinstallés de force. Des rapports avaient filtré selon lesquels des enfants, avaient été enlevés dans les camps et envoyés dans des centres d’entraînement du PDF dès l’âge de neuf ou dix ans. Musulmans comme non-musulmans seraient endoctrinés dans un enseignement coranique extrémiste et formés au combat par les forces gouvernementales pour qu’ils fassent la guerre au Sud.
Pour montrer que tout était normal, on avait envoyé un prêtre pour accompagner le groupe. Même si la plupart des gens qui se trouvaient dans le camp étaient des chrétiens, jusqu’à cette visite officielle, on lui avait systématiquement refusé l’accès à sa propre communauté. D’autres preuves de traitements cruels émergèrent bientôt. Avant leur visite, ils avaient obtenu d’ Amnesty International une liste de cent cinquante prisonniers de conscience qu’ils avaient présentée au gouvernement soudanais. Pendant leur séjour, bien d’autres cas vinrent s’ajouter à la liste. Parmi eux, il y avait la fille d’un membre du clergé chrétien qui avait été arrêtée et condamnée au fouet pour avoir porté des habits africains et non arabes. Il y avait aussi l’évêque épiscopalien de Kadugli, Peter el-Birish, qui avait reçu quatre-vingt dix coups de fouet en public pour une allégation d’adultère. Il avait rejeté l’accusation et prétendu que le tribunal l’avait empêché de dire un seul mot pour sa défense.
Division en factions
Mais le gouvernement du Nord n’était pas la seule et unique source de souffrances. De graves querelles intestines entre factions rivales du SPLA faisaient le jeu du régime et amenaient les gens à traverser la frontière pour rejoindre les camps de la paix. Le SPLA s’était divisé et redivisé en une multitude déconcertante de factions en guerre les unes contre les autres. Kerubino et d’autres avaient choisi des chemins divergents.
Les différends portaient sur le choix entre l’unité du Soudan ou sa division entre Nord et Sud. Les divisions tribales entraient aussi en jeu. Le Dr Riek Machar et le chef d’une autre faction étaient des Nuer, alors que le commandant en chef de la principale branche du SPLA officiel, le Colonel Garang, était dinka. Selon Human Rights Watch, ces différends résultaient de manipulation faites par le gouvernement qui finançait les groupes dissidents pour pouvoir attaquer Garang par troupes interposées.
Leurs querelles intestines augmentèrent énormément le fardeau de souffrance humaine dans le Sud, et des factions du SPLA divisé se retrouvèrent elles-mêmes condamnées par la communauté internationale pour avoir elles aussi perpétré des atrocités. Caroline en était consciente. Elle avait dit aux Lords, « Même s’il y a des rapports qui font état de certaines atrocités perpétrées par les forces du [Dr Garang], la population pense que le SPLA mène dans l’ensemble une guerre juste pour la survie du peuple du Sud et pour la protection des Droits de l’Homme essentiels, notamment la liberté religieuse, et qu’il bénéficie du soutien global de la population habitant le Sud. »
Une nouvelle fois, Caroline avait pris la décision controversée de choisir le camp où la souffrance était la plus grande, même si cela voulait dire qu’elle devait se ranger dans le camp d’hommes qui étaient prêts à se battre et, si nécessaire, à tuer pour leur liberté...
Pendant sa visite au Soudan, Caroline rencontra pour la première fois le chef de l’opposition, Sādiq al-Mahdī, qui avait été placé en résidence surveillée.
La plupart des partis de l’opposition s’étaient regroupés sous l’égide de la NDA (National Democratic Alliance) [l’Alliance Démocratique Nationale], et opéraient clandestinement de l’étranger. La NDA avait accepté les principes de la démocratie, d’un gouvernement laïc et du droit à l’autodétermination. Cette relation avec Sādiq al-Mahdī devait s’avérer importante dans les années à venir.
D’autres visites au Soudan se succédèrent pendant les quelques mois suivants, tous faits sans permission officielle, et impliquant tous une entrée illégale dans le pays. Partout où cela était possible, Caroline rencontra les chefs des groupes de l’opposition qui, à en juger par les suffrages exprimés dans les élections annulées, représentaient quelque 90% des Soudanais. En 1994, l’année où une offensive du nouveau gouvernement obligea 100 000 réfugiés à fuir en Ouganda, elle rendit visite au Dr John Garang. Pour lui, l’un des principaux points de désaccord avec le Nord était l’introduction de la loi islamique. Il rejetait les assurances répétées du Dr Turabi qui affirmait que la Shari’a ne serait pas appliquée au Sud : « Il est impossible d’exempter le Sud des lois suprêmes du pays », expliqua-t-il à Caroline. « Le NIF n’acceptera pas un Etat laïc et nous n’accepterons pas un Etat islamique. »
Plus tard, pendant ce même séjour, elle rencontra le principal rival de Garang, Dr Riek Machar, le chef de la faction du SPLA-Unité. Machar était prêt à négocier avec le régime et accepterait un Sud indépendant, mais Garang pensait qu’on ne pouvait pas faire confiance au régime et était résolu à le chasser du pouvoir. « Mon objectif est un Soudan uni et démocratique qui donne sa place à tout le monde », déclara Garang au magazine égyptien Al Mansour. « La séparation ne fait pas partie de nos objectifs. »
Néanmoins, Garang et Machar avaient beaucoup de points communs. Tous deux réclamaient un référendum sur l’autodétermination. Machar avoua à Caroline qu’il y avait eu plus de pertes à cause des combats entre factions que dans la bataille menée contre les forces gouvernementales. « La réconciliation », dit-il, « peut empêcher le mouvement de s’effondrer. » Les responsables des Eglises dans tout le Sud-Soudan s’appliquaient à mettre fin aux querelles entre factions et Caroline et le groupe étaient déterminés à soutenir cette tâche de réconciliation.
En définitive, la réconciliation de Machar devait prendre une direction différente, et le mois suivant, en février, il se sépara à nouveau du SPLA-Unité pour former encore une nouvelle faction très majoritairement nuer : le South Sudan Independence Movement (SSIM) [Mouvement pour l’Indépendance du Sud-Soudan].
Le martèlement des sabots
L’effondrement de l’Empire
Le cri du djihad
Guerre dans les Monts Nouba
Nyamlell