Chapitre 4
Guerre dans les Monts Nouba
p. 285 Dès avant juin 1994, la situation se détériorait rapidement. Des combats intenses avaient abouti à l’évacuation de 80 000 personnes vivant dans les camps de réfugiés. La plupart des ONG avaient été forcées de partir, et le cordon humanitaire qui permettait d’acheminer la nourriture avait été coupé. A Mayen Abun, dans la province du Bahr al-Ghazal, les gens et le bétail mouraient de faim. L’année précédente, 90 % de leurs récoltes avaient été détruites par la sécheresse. Les pluies n’étaient pas tombées entre juillet et avril. Et à présent même les graines avaient disparu. La malnutrition était très répandue tout comme la malaria, la tuberculose, la pneumonie et les diarrhées. Même la lèpre refaisait son apparition ; et c’était seulement le début de la période de la famine. Il fallait encore attendre quatre mois avant la récolte et la plus grande partie des racines et des herbes avaient déjà été mangées.
Si c’était possible, les choses étaient encore pires dans les Monts Nouba. Il y avait quelque trois millions de Nouba, appartenant à diverses tribus, des Africains noirs dont la plupart parlait l’arabe comme première langue. Quelque 40 % d’entre eux étaient musulmans, les chrétiens atteignaient les 30% et les autres étaient animistes. Cependant, les musulmans, les chrétiens tout comme les animistes étaient systématiquement chassés de leurs habitations par les forces gouvernementales. Environ 250 000 vivaient sur un territoire théoriquement contrôlé par le SPLA et beaucoup d’autres étaient devenus des réfugiés.
Les Nouba connaissaient bien les conflits avec les Arabes du Nord. Leur peuple avait été expulsé de leur terre ancestrale par des siècles d’invasion arabe. Petit à petit, ils avaient été repoussés jusqu’aux monts Nouba, une région de quelque 130 000 kilomètres carrés qui leur offrait une certaine protection naturelle contre leurs ennemis qui, aujourd’hui, avançaient sous la bannière du NIF.
Le fait qu’ils étaient très majoritairement des musulmans n’empêchait pas le gouvernement de déclarer un djihad contre les habitants des Monts Nouba. Les offensives directes débutèrent à la fin des années 1980, mais les soldats, en nombre insuffisant, progressèrent maladroitement sur les pentes et furent repérés et abattus un à un par les hommes qui connaissaient le terrain. La tactique changea. La région fut complètement privée d’aide et l’ alimentation en eau fut coupée. Ensuite, les habitants nus et mal nourris se virent offrir de la nourriture, des médicaments et des vêtements ce qui les incitait à aller dans les « camps de la paix » au Nord. Une fois dans ces camps, quiconque essayait de s’échapper était abattu. « Ils utilisaient la faim comme arme pour forcer les gens à fuir leur propre pays afin de tenter de survivre », dit Caroline.
Si l’incitation échouait, on pouvait toujours utiliser la contrainte. Dès avant la fin de l’année 1990, quelque 35 000 soldats, des hommes des milices tribales et des troupes des Forces de Défense Populaire avaient commencé à pénétrer dans la région. Les communautés étaient systématiquement brûlés et leurs habitants expulsés pour aller dans les camps du désert de la province du Nord-Kordofan, de Khartoum ou de Port-Soudan. Des zones tampons furent créées avec l’objectif affiché de priver de nourriture et de soutien logistique les membres du SPLA qui se trouvaient dans les montagnes. Les Nouba instruits qui étaient faits prisonniers étaient habituellement torturés parce qu’on voulait leur arracher des confessions sur leur engagement dans le SPLA. On affirma de manière répétée que des gens avaient été crucifiés. Les puits étaient empoisonnés pour forcer les gens à quitter leurs habitations ; les mosquées tout comme les églises étaient incendiées. Les hommes adultes faits prisonniers étaient exécutés tandis que les femmes et les enfants étaient emmenés vers les camps comme du bétail. Les enfants âgés de moins de huit ans, à ce qu’on prétendait, étaient considérés comme des fardeaux improductifs et étaient tués.
Hishim Khaleel s’était enfui de son village quand les forces gouvernementales y avaient pénétré. Ses parents ne furent pas assez rapides et tous deux furent assassinés. Les soldats mirent le feu aux maisons et à l’église anglicane. Ils capturèrent un chrétien, Bolis Alhaj, et l’égorgèrent. Ils s’y prirent maladroitement et il mit trois jours à mourir. Les collines étaient la seule cachette, mais il n’y avait pas de nourriture et 124 personnes moururent de faim. La même chose se produisit à Kualib mais, quand les villageois se séparèrent pour essayer de trouver de l’eau dans les collines, des singes descendirent des arbres et leur prirent leurs bébés. En janvier, des troupes tirèrent sur un prêtre anglican, Matta Noor, avant de le traîner jusqu’à sa maison et d’y mettre le feu. « Ils tuent tellement de gens », dit Marcus Rahal Kuku, « on ne va pas se mettre à tous les compter. »
L’hostilité envers le christianisme avait pris un tour dramatique quand la Shari’a avait été imposée, dit-on à Caroline. Un responsable épiscopalien dit, qu’en 1986, on avait interdit aux chrétiens de prêcher dans les Monts Nouba et on restreignait les activités des catéchistes. Le gouvernement essaya de fermer toutes les églises. Tous les prêtres et catéchistes qui essayèrent de résister furent arrêtés. La guerre ne tarda pas à suivre. Des églises, des bibles et des livres de chants religieux furent brûlés, des pasteurs et des catéchistes furent tués. A cette époque, les troupes ne touchèrent pas aux mosquées, essayant de creuser petit à petit un fossé entre les communautés chrétienne et musulmane. Mais les musulmans prirent parti pour les chrétiens et depuis 1991 les troupes avaient également brûlé des mosquées. Des hommes et des femmes des deux religions devinrent des cibles du djihad.
« De nombreuses mosquées ont été incendiées », confirma le sultan Hassein Karabus, chef de la tribu koalib. Les chrétiens qui étaient faits prisonniers, dit-il, étaient traités plus durement que les musulmans et étaient contraints à se convertir à l’Islam. Ceux qui étaient envoyés dans les camps de la paix étaient obligés de prier Allah cinq fois par jour. Les femmes étaient réparties entre les soldats et forcées à avoir des rapports sexuels.
Une femme, qui refusa de commettre l’adultère parce qu’elle était chrétienne fut abattue.
« Omar al-Bashir et le gouvernement utilisent la religion comme instrument politique pour tuer, violer et piller », continua le chef. « Ici, dans les Monts Nouba, nous sommes un modèle où chrétiens, musulmans et [ceux qui pratiquent] les religions africaines traditionnelles vivent côte à côte. Il y a de très bonnes relations au point qu’il y a des mariages mixtes. Je demande aux musulmans de l’étranger de comprendre que ce que nous avons au Soudan est un conflit politique et non pas un conflit religieux, et de ne pas être aveuglés par al-Bashir. »
Yousif Kuwa, le commandant du SPLA, était à la fois Africain noir et un musulman tout comme beaucoup de ses collègues officiers. « Je me sens comme un homme qui se noie et qui crie « Au secours ! » », dit-il à Caroline, « mais personne ne me vient en aide. » Le commandant Kuwa avait fréquenté une école coranique et parlait l’arabe mieux que sa langue maternelle. Caroline lui demanda pourquoi il avait rallié le SPLA pour combattre le gouvernement de Khartoum.
« Je cherchais à ce qu’on reconnaisse la beauté de ma terre nouba », expliqua-t-il, « mais je n’ai jamais trouvé cela dans les poèmes arabes. Je cherchais à ce qu’on apprécie la beauté de mon peuple, et des gens à cheveux lisses étaient le seul canon de beauté. J’ai commencé à détester ma propre couleur de peau, mon identité africaine, ma société. J’ai commencé à ressentir cela à l’école primaire, où le directeur refusait de nous reconnaître et nous insultait, disant : « Pourquoi devrions-nous donner une éducation aux Nouba ? Ils ne sont bons qu’à devenir nos domestiques. » A l’école secondaire, on nous avait dit que les femmes arabes ne travaillent pas et que tous les travaux de la maison sont faits par de petits domestiques nouba. »
Le commandant Yousif avait quitté son poste et son peuple dans les Monts Nouba pour appeler la communauté internationale à l’aide. « Depuis 1990, nous ne recevons aucune aide humanitaire dans notre région - ni même de médicaments. Même en termes d’aide humanitaire, on nous abandonne à notre triste sort. Nous nous sentons oubliés par le monde. »
Il y eut une seule opération d’aide humanitaire qui reçut beaucoup de publicité internationale : l’Opération soudanaise de survie (Operation Lifeline Sudan) organisée par les Nations Unies. Elle avait donné à la télévision des images captivantes de colis d’aide humanitaire largués de l’arrière d’avions cargos. L’OLS opérait avec la bénédiction et le soutien du gouvernement soudanais, un geste humanitaire magnifique- mais il était dans l’obligation absolue d’agir sélectivement. Un haut fonctionnaire de l’OLS, qui préféra garder l’anonymat, dit à Caroline, « Les Monts Nouba ne reçoivent absolument rien de l’OLS. On l’empêche également de répondre aux besoins urgents du Sud, où l’organisation a bel et bien un mandat. Il dit qu’on avait interdit aux Nations Unies d’apporter de la nourriture dans les zones où il y avait eu des combats. On avait retardé des péniches de nourriture, à destination de Juba, la plus grande ville du Sud pour donner la priorité de navigation aux armes du gouvernement.
p. 288 Ce responsable jugeait que le coût psychologique de la guerre chez les enfants du Soudan était la grande tragédie méconnue de ce conflit. Incontinence, cauchemars, introversion extrême et arrêt des menstruations chez les jeunes filles étaient monnaie courante. Au Sud Soudan il y avait seulement un enfant sur cinq qui allait en classe. La guerre était en train de produire un terrible héritage pour l’avenir.
« L’exil est une torture »
C’était Mgr Macram Max Gassis d’El-Obeïd qui se joignait régulièrement à la petite troupe. Ce catholique à la peau sombre, d’origine arabe et originaire du Nord avait été exilé par le gouvernement. Il ne pouvait revenir dans son pays qu’illégalement, avec Caroline. Il l’accompagna à de maintes reprises. « Quand j’ai parlé haut et fort, je savais que je souffrirais », expliqua-t-il. « Je n’ai reçu ni coups de cravache ni coups de fouet ; je n’ai pas été torturé dans une maison fantôme [centre d’interrogation]. Mais, pour moi, l’exil est une torture parce que je veux être avec mon peuple. »
Dans l’ouest des Monts Nouba, l’évêque, resplendissant dans tous ses atours ecclésiastiques, paraissait tout petit à côté d’un groupe de commandants du SPLA, des hommes de grande taille en complète tenue de combat. Ils étaient mal à l’aise à cause des souffrances de leur peuple et à cause des souffrances qu’ils avaient infligé à leur tour. Mgr Gassis répliqua : « Le Christ nous appelle, peuple du Soudan, à avoir le privilège de partager ses souffrances, à être avec lui sur la croix et à apporter réconciliation et rédemption à travers ces souffrances. Nous n’avons pas demandé ces combats », poursuivit-il. « Ils nous ont été imposés. Nous pouvons demander que ces jours où nous souffrons soient abrégés mais nous ne pouvons éviter la croix. Dieu nous aide à supporter cette souffrance. Les gens de l’étranger sont frappés par nos sourires et notre sérénité alors même que nous souffrons. Je ne suis pas un évêque morose et vous n’êtes pas des commandants moroses ! »
« Quant à prendre les armes », poursuivit l’évêque, « si un homme voit son enfant vendu comme esclave, sa femme violée, sa terre saisie, il est réduit à rien. Il n’a pas d’autre choix que de les défendre. Ma vocation est d’essayer d’apporter la paix - mais ce doit être la paix dans la justice. Il est inutile de parler de paix, d’amour s’il n’y a pas de justice. Il faut que nous ayons la justice. »
Après avoir été témoin de l’holocauste dans les Monts Nouba, Mgr Gassis en vint à faire un plaidoyer passionné à la cinquantième session de la Commission des Nations Unies sur les Droits de l’Homme qui se tenait à Genève. « La population d’un groupe ethnique tout entier a été prise dans un réseau de mesures des plus inhumaines perpétrées par le régime : meurtres, tortures, viols ... et privations de nourriture ... Des enfants et des femmes ont été réduits à l’esclavage. » Mais toute la force de sa réprobation était dirigée au-delà de Khartoum : « La communauté internationale ... a permis au régime de Khartoum ... de mettre son veto à tout approvisionnement en aide humanitaire destinée à ces malheureux ... Pourquoi cette défaillance de la communauté internationale qui ne fait rien pour nous aider ? »
L’Eglise, dans les Monts Nouba, était coupée du reste du monde depuis plus d’une décennie, même si leurs problèmes avaient débuté en 1962 date à laquelle le régime du général Abboud avait expulsé tous les missionnaires du pays. Il y avait peu d’ecclésiastiques, mais l’Eglise avait pourtant continué à prospérer, maintenue en vie par les catéchistes. Ils compensaient leur manque de formation par leur zèle, bravant les morsures de serpent et la malaria pour parcourir le pays afin de remplir leurs devoirs de chrétiens. « Ce sont eux les vrais héros de la foi », dit John Eibner. « Ils sont restés avec leurs compatriotes dans les jours les plus sombres où beaucoup avaient fui et ils ont aidés à organiser l’Eglise. »
Les prêtres nouba n’avaient rien, alors John et Caroline revinrent leur donner des Bibles et des missels et même leur montre. En retour, les prêtres affamés leur donnèrent une poule que Caroline leur rendit avec un sourire, en leur promettant de revenir partager un repas fait avec les œufs pondus par le cadeau qu’ils lui avaient fait.
« Vous êtes les premiers chrétiens à être venus nous encourager », dit le révérend Barnaba, président anglican du nouveau conseil nouba des Eglises soudanaises. « Jamais nous ne vous oublierons. » Il ajouta : « Je vous prie de dire à l’archevêque de Cantorbéry que les pasteurs épiscopaliens n’ont rien. » Jadis, il y a des cours de catéchisme le dimanche et une école primaire anglicane, mais le matériel pédagogique a été épuisé tout comme les ressources nécessaires au culte. Il continua, « Nous avons désespérément besoin qu’un évêque vienne voir la région, constate comme témoin, pourvoir à nos besoins spirituels et dise au monde les souffrances de l’Eglise des Monts Nouba. »
A Pariang, dans le Haut-Nil, le catéchiste de là-bas n’avait pas vu de prêtre depuis dix ans. John et Caroline étaient les premiers chrétiens venus du monde extérieur qu’il ait jamais rencontrés. Pourtant, son assemblée de fidèles était florissante, dynamique et connaissait fort bien les hymnes et la liturgie.
L’histoire était la même à Mayen Abun, dans la province de Bahr al-Ghazal. Macram Gassis était le premier évêque qu’il voyait depuis dix ans. Il faillit ne pas arriver. Ils avaient décollé en retard parce que la piste d’envol était inondée, et l’atterrissage trois heures plus tard détruisit presque l’avion. Le sol détrempé était si meuble que l’avion s’enfonça dans la boue. De manière incroyable, il était intact mais il fallut l’extraire de la boue.
L’évêque célébra la messe dans ce qui ressemblait le plus à une cathédrale : l’ombre d’un grand tamarinier. Dans cette église « non pas faite de main d’homme, mais par la nature et par Dieu », les enfants chantèrent des cantiques et jouèrent du tambour, le visage rayonnant de plaisir. Caroline était assise sous l’arbre, reprenant des forces en écoutant leurs chants.
p. 290 Mgr Macram Gassis poursuivit :
Nous devons dire à nos frères et sœurs que les gens d’ici sont toujours pleins d’espérance et qu’ils sourient toujours malgré les souffrances et la persécution. Ces sourires nous font rougir de honte. De nombreux membres de votre peuple ont été vendus comme esclaves, mais pour moi, cela n’est pas devenir esclave. Le véritable esclave est celui qui commet l’injustice envers ses frères et sœurs et qui les tue. Vous, au contraire, vous êtes des enfants de Dieu ... non plus des esclaves mais des hommes libres : des enfants de la liberté, de la liberté effective et de la vérité.
Parmi les nombreux fidèles qui se pressaient, beaucoup étaient nus par nécessité et visiblement embarrassés. « Cela n’est pas une véritable nudité », expliqua l’évêque. « La vraie nudité, c’est d’être dépourvu d’amour. Et donc être revêtu d’amour, c’est être chrétien. Portez l’amour de la foi chrétienne comme mode de vie et soyez-en témoins même devant ceux qui ne croient pas au Christ.
« Ne pensez pas que nous vous laisserons ou que nous vous oublierons », continua-t-il. « Nous nous souviendrons de vous comme les personnes les plus proches de Dieu, car chaque jour vous obéissez à l’ordre du Christ qui est de reprendre sa croix et de le suivre. »
Il conclut : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai entendu, j’ai touché - et j’en suis devenu plus riche. »
Tout autour, loin de l’étreinte de la « cathédrale », des gens mouraient de faim. Aux alentours de la ville, Caroline rencontra deux victimes de la faim. Un homme âgé de cinquante ans, avait marché pendant plus de cinq jours pour trouver de la nourriture et n’en avait pas trouvé. L’autre était une fille de dix-huit ans qui était étendue à l’ombre d’un arbre épineux* mourant de faim et de tuberculose. La peau de son crâne était toute tirée. Aucune nourriture n’aurait pu la sauver et il n’y avait aucun médicament pour elle. Elle n’avait plus que quelques heures à vivre. Caroline fit ce qu’elle pouvait. Comme John Eibner s’en souvient : « Elle put prendre le temps de faire une prière silencieuse avec eux, de leur tenir la main, de leur toucher le front, de leur donner quelque réconfort. Ils étaient si faibles qu’ils ne pouvaient lever leurs bras et leurs jambes mais ils répondirent avec d’énormes sourires de reconnaissance. » La même chose se produisit avec une femme recouverte d’une croûte de boue qui ne s’était pas lavée depuis plusieurs jours et qui présentait tous les symptômes de la tuberculose : « Caroline peut toucher l’intouchable. »
Akel Deng était nue jusqu’à la taille, à l’exception d’une médaille. Son mari était mort une heure plus tôt. Elle était agenouillée sur une natte de roseau, en silence, à côté du cadavre son visage un masque de douleur et de résignation, les mains levées vers Dieu. Pendant une demi-heure, Caroline resta à ses côtés, agenouillée, dans son sweat-shirt blanc, son écharpe de soie et son jean de grosse toile , un bras autour d’elle, partageant sa douleur par delà le fossé culturel, pleurant en silence, priant.
« J’ai le cœur absolument brisé par l’étendue de ces souffrances et par le fait qu’elles sont tellement oubliées », dit-elle. « Le reste du monde n’en sait rien et s’en moque ».
Le corps du mari d’Akel fut déposé dans la terre rouge pour y reposer. Akel consolait un enfant qui gémissait tandis qu’un autre se cachait derrière un arbre, incapable de faire face à ce qui était arrivé à son père. »
Le Père Benjamin Madol Akot, un prêtre catholique qui accompagnait Mgr Macram, remercia Caroline d’avoir choisi d’ouvrir ses yeux sur leur destitution. « Nous nous sommes sentis abandonnés, et même trahis par les chrétiens occidentaux », ajouta-t-il. « Nous avons souffert pendant vingt-sept ans, cherchant de l’aide, mais elle ne se matérialise pas. »
Le Père Benjamin avait été ordonné en 1981 et fut forcé de fuir sa paroisse, Rumbek, cinq ans plus tard quand celle-ci fut occupée par des troupes gouvernementales. Après avoir marché pendant trois mois, il trouva refuge en Ethiopie où il s’occupa des réfugiés. En 1992, il fut expulsé comme tous les autres Soudanais après la chute du régime de Mengistu. Alors il se rendit à pied au Kenya. Il retourna au Soudan en avril 1994 pour établir une mission à Thiet, dans la province de Bahr al-Ghazal. Seulement six semaines plus tard, elle aussi fut envahie et incendiée par des forces gouvernementales. Ceux qui étaient trop vieux ou trop malades pour s’enfuir furent mis à mort. Les autres rejoignirent un raz de marée de quelque 300 000 personnes qui fuyaient l’offensive imminente.
Après cela, le Père Benjamin fut envoyé à Mayen Abun pour remettre sur pied le poste missionnaire qui avait été détruit dans le milieu des années 1980. En juillet 1995, lui et d’autres furent de nouveau expulsés par Kerubino, le chef de guerre Dinka renégat. « Sous prétexte que j’étais un chrétien habitant une région chrétienne, les Arabes m’ont tiré dessus », dit-il à Caroline. « Nous ne voulons pas être dirigés par des Arabes. Nous préférerions être gouvernés par les Britanniques parce qu’ils ont le sens de l’humanité. Mais nous avons l’impression que les Britanniques nous ont laissé tomber. »
Même si l’on était en juin, il faisait encore froid la nuit. Quand Caroline s’installa dans son sac de couchage, elle avait bien conscience des nombreuses personnes près d’elle qui grelotteraient de froid en n’ayant rien pour se couvrir. Elle repensa à la messe célébrée sous le tamarinier et au contraste entre les visages radieux de ceux qui priaient Dieu et le désert qui les entourait, avec la menace omniprésente d’une attaque à venir.
Le grondement de l’Antonov
Ce sont les attaques aériennes qui s’étaient révélées être l’outil le plus efficace pour déplacer les populations. Des dizaines de milliers de gens avaient été chassées par les bombardements et les mitraillages systématiques de très gros hélicoptères d’attaque. D’autres attaques avaient eu lieu à la fin de l’année et les bombes continuaient de tomber pendant le séjour de Caroline qui se déroula lors de la première semaine de janvier. Les raids aériens s’étendaient bien au-delà de la ligne de partage théorique entre le Nord et le Sud pour atteindre directement l’extrémité sud du pays, où Caroline et John devaient eux-mêmes se retrouver sous les bombes. Leur première attaque eut lieu à Nimule, une ville jadis florissante et maintenant réduite à des bâtiments de brique dévastés par les bombardements. La plupart des organisations humanitaires s’étaient retirés mais Dan Eiffe du Norwegian People’s Aid (NPA) [Aide du peuple norvégien] avait refusé de s’en aller : « Nous ne partirons pas », dit-il. « Nous ne pouvons abandonner ces gens. En Afrique du Sud, si une seule personne mourait, tout le monde élevait la voix. Ici, 25 000 personnes sont mortes dans le seul massacre de Bor et les Eglises sont silencieuses. Des masses de gens sont sur les routes - des gens forcés de partir à cause des attaques incessantes. » Leur conversation est suspendue par un lointain vrombissement qui capte leur attention.
La main formant une visière pour protéger leurs yeux, ils scrutent le bleu étincelant du ciel. Haut, très haut dans le ciel, la lumière du soleil se réfléchit sur un trait argenté. Voilà qu’approche un avion-cargo Antonov de fabrication russe. Ils suspendent leur entrevue et se réfugient dans un abri anti-aérien à armature d’acier du NPA. Ils ont de bonnes raisons de s’y réfugier. La cargaison de l’Antonov est composée de bombes qu’ils font rouler à la main de l’arrière de l’appareil pour les lancer sur les Sud-Soudanais en dessous. Ce jour-là, quatre bombes tombèrent autour d’eux, mais aucune dans le voisinage immédiat. Ce n’est pas du bombardement de précision mais l’Antonov constitue une arme de terreur efficace pour chasser les civils de la région, en arrivant les dimanches et en visant les églises ou bien en attendant le jour de marché pour larguer sa cargaison sur les acheteurs. Volant hors de portée des canons, il peut attaquer en toute impunité.
Caroline et le groupe goûtèrent aux bombardements aériens une deuxième fois lors du siège à Kapoeta, en Equatoria orientale par le SPLA. La ville était tombée aux mains des troupes gouvernementales en mai 1992. La plupart des prêtres de Kapoeta avaient fui avant que les forces d’occupation ne puissent entrer dans la ville. Mais le responsable des catéchistes, Pio Lokuru Napomba, resta sur place des civils et des soldats qui étaient toujours là. Le nouveau gouverneur commença rapidement à appliquer ses mesures d’arabisation et d’islamisation. Il ouvrit une école coranique et interdit aux soldats chrétiens d’aller à l’église. Tout soldat qui désobéissait était arrêté. Lorsqu’un soldat fut battu à mort, les autres cessèrent d’y aller.
Pio Lokuru continua de s’occuper des civils. Alors, le gouverneur le fit arrêter. Il fut emmené au centre d’interrogatoires de Kapoeta , « la maison fantôme », où un sac plein de piment rouge fut placé au-dessus de sa tête et bien attaché autour de son cou. C’était une méthode de torture très en vogue dans tout le pays . En inhalant la poudre de piment, la victime souffrait d’abominables convulsions. Si la torture durait assez longtemps, elle causait une mort par asphyxie. Pio Lokuru ne mourut pas mais pendant la période de rétablissement qui suivit sa libération, ses devoirs de chrétien furent assurés par son fils, Stephen, et son catéchiste adjoint, Philip Lobalu.
Ils se firent arrêtés après que des enfants de l’école coranique se rendirent à l’église pour la fête de l’Assomption, le 15 août 1993. Ils furent accusés d’encourager les enfants musulmans à aller dans une église chrétienne, et de sympathiser avec le SPLA. Ils seraient relâchés dès qu’ils auraient confessé leur faute. Ils refusèrent. Ils furent transférés à la prison de Juba, la capitale du Sud tenue par les forces gouvernementales. Là, eux aussi furent soumis à la torture du piment rouge. Ils furent relâchés sans explication une année et treize jours plus tard. Ils réussirent à s’échapper discrètement du territoire gouvernemental à l’époque où les lignes du SPLA commencèrent à se resserrer autour de Kapoeta.
Le bâtiment de l’église se trouvait à deux kilomètres du centre ville, près de la ligne de front. Pendant le siège qui s’ensuivit, son terrain fut profané, fortifié et miné par les défenseurs. Un soldat du gouvernement fut tué par le SPLA alors qu’il tentait de grimper sur le toit de l’église pour abattre la croix à coups de hache. Le 10 novembre 1994, des troupes gouvernementales furent chassées du domaine de l’église durant une bataille qui fit plus de trente-cinq morts. Mais la progression du SPLA n’allait guère plus loin. Il y avait peu de munitions et il n’y avait déjà plus d’eau. Les plans visant à prendre Kapoeta subirent un revers lorsqu’une partie d’un convoi de munitions gouvernemental franchit leurs lignes de siège et réussit à pénétrer dans la ville. Pris sous un feu nourri renouvelé, le SPLA fut obligé de se retrancher et d’attendre des jours meilleurs tandis que ses munitions continuaient à s’épuiser.
Le bourdonnement des moteurs de l’Antonov interrompit l’entrevue de Caroline avec le commandant du SPLA, Thomas Cirillo, qui se trouvait sur le front. Ils se tapirent dans un abri de fantassin, la tête juste en dessous de la surface du sol alors que des coups de feu et des tirs d’artillerie emplissaient l’air. Huit civils perdirent la vie et trois furent blessés dans ce seul et unique raid. Comme le bruit de l’Antonov s’évanouissait, ils reprirent leur conversation.
Le commandant Cirillo était un homme mince et nerveux, aux yeux vifs, au visage jeune qui portait de légères cicatrices qui trahissaient une longue connaissance approfondie de la guerre. L’ancien enfant de chœur, un catholique pratiquant, leur expliqua les raisons de leur combat. Avant chaque bataille, avant que les balles ne se mettent à fuser, les haut-parleurs des troupes gouvernementales leur offraient un feu nourri de mots par hauts-parleurs. Le chant scandé montait : « Nous vous forcerons à devenir musulmans, de gré ou de force. » Le commandant Cirillo dit à Caroline :
« Nous ne nous battons pas contre l’islam ni contre les musulmans mais contre un régime intégriste qui veut détruire notre héritage africain et notre foi. Il est décourageant de voir que le gouvernement extrémiste islamique de Khartoum reçoit un soutien moral et matériel d’autres pays islamiques alors que nous ne recevons aucun soutien du monde chrétien. Nous le voyons chaque jour comme ils aident leur camp. Même leur personnel civil vient nous combattre. Mais nous allons poursuivre notre lutte pour la liberté, même si le monde chrétien nous abandonne. Nous mourrons pour notre foi et nous mourronsenchrétiens. Mais je vous en prie, aidez mes blessés. Nous n’avons rien. »
Caroline demanda à voir l’église pour qu’ils puissent être témoigner des destructions qu’elle avait subies et prendre des photos. Le commandant expliqua qu’elle avait été minée par l’ennemi et qu’elle n’était qu’à un kilomètre de leurs lignes. C’était risqué mais si CSI y tenait absolument, il appellerait un spécialiste pour dégager un chemin afin qu’ils puissent aller jusqu’à l’église derrière lui, en file indienne.
« C’est à ce moment là que j’ai découvert son courage », dit Cirillo plus tard. « Il n’y avait rien qui pût lui donner ce courage, qui pût la pousser à sacrifier sa vie dans les mines, si ce n’est la détermination à rencontrer les gens qui souffrent. Nous sommes des soldats prêts à mourir pour notre terre. Mais, elle, était étrangère et risquait sa vie dans cette situation. L’ennemi bombardait, comme à son habitude. Un obus pouvait tout simplement tomber et prendre leur vie. Mais ils m’ont suivi et nous sommes montés vers l’enceinte de l’église, marchant en file indienne et elle a pris des photos pour pouvoir montrer aux gens du monde entier la persécution dont notre peuple est victime. Deux semaines plus tard, je l’ai entendu parler de la situation à la radio « Voice of America » [Voix de l’Amérique] et j’étais très heureux. Elle était devenue la voix des opprimés. »
Les membres du groupe furent les premières extérieures à la région à prendre le risque de rendre visite aux soldats du commandant Cirillo sur la ligne de front. Cela signifiait beaucoup pour lui. » Nous avons été surpris d’entendre qu’il existait quelque chose qui ressemble à une solidarité chrétienne », dit-il, « car la seule chose que nous connaissions était la solidarité musulmane. Et en tant que chrétiens, nous regardions autour de nous, en disant : « Où sont nos frères dans le Christ qui viendront à notre aide ? Car si quelqu’un ne vient pas vraiment partager nos souffrances, ils ne pourront jamais comprendre. »
« Au Sud-Soudan, nous éprouvons un sentiment particulier d’ honneur et de respect envers la baronne Cox car c’est une personne qui partage nos souffrances et se bat à sa façon pour faire en sorte que notre peuple soit réellement libre et que nous puissions garder notre dignité d’êtres humains. Dans notre lutte et dans notre histoire, nous ne l’oublierons pas. »
Marqués au fer rouge
Au niveau international, les condamnations des violations des Droits de l’Homme au Soudan se faisaient plus nombreuses. L’Erythrée et l’Ouganda avaient rompu les relations diplomatiques. L’Occident était inquiet que l’Iran envisage d’ échanger un soutien matériel et politique contre une base navale sur la Mer Rouge à Port-Soudan. La Russie, qui avait des relations tendues avec ses anciennes républiques d’origine turque, cherchait de nouveaux alliés dans le monde islamique. Elle avait signé un accord avec le Soudan pour lui fournir du matériel militaire et former des officiers Un cessez-le-feu négocié par l’ancien Président des Etats-Unis, Jimmy Carter, n’avait pas réussi à arrêter les offensives militaires du gouvernement soudanais en Equatoria orientale et dans le Haut-Nil. Le cessez-le-feu était censé faciliter un programme de lutte contre l’onchocercose [ cécité des rivières ] et contre la dracunculose [ ver de Guinée ].
Ni le programme d’aide humanitaire ni le cessez-le-feu n’arrivèrent jusqu’au village de Loronyo en Equatoria orientale. Le 1 mai 1995, il avait une population d’environ 6 000 habitants. Ce jour-là et le lendemain, quarante-huit bombes furent lâchées sur le pourtour du village. Le 13 mai, l’Antonov atteignit en plein sa cible avec une bombe de 270 kilos, tuant cinq femmes, deux hommes et trois enfants. Les bombardements continuèrent jusqu’à ce que le village devienne une agglomération fantôme. Les bombardements se combinent avec un embargo sur les livraisons d’aide humanitaire. Les gens étaient contraints de survivre en mangeant des racines et des feuilles ou en désertant la région pour aller à Torit, ville tenue par le gouvernement où, leur assurait-on, de l’aide serait apportée à ceux qui se convertiraient à l’islam.
Thomas Obuka, deux ans, fut victime des bombes qui tombèrent sur Loronyo. Le 19 mai, il était seul dans la hutte de sa mère quand leur demeure fut touchée par des projections de débris. Les éclats d’obus incandescents mirent feu à la hutte et à Thomas aussi. Quand sa mère parvint enfin à le sauver, Thomas était déjà sérieusement brûlé aux bras, au ventre et aux jambes. Lorsque Caroline le vit, environ quinze jours plus tard, il souffrait constamment. « S’il survit », dit-elle, « il sera défiguré à vie. » Le gouvernement soudanais ne permit pas au Comité International de la Croix Rouge d’évacuer Thomas et les autres blessés.
Ce n’était que le dernier d’une série de coups que la guerre put infliger à la mère de Thomas, Matilda. Son visage était l’image même de la douleur, elle raconta son histoire à Caroline pendant qu’elle essayait de réconforter son enfant recouvert de cloques par ses brûlures. Son histoire commençait en 1992. Elle était à Torit avec son mari et ses deux fils quand la ville fut occupée par des troupes gouvernementales. On m’a séparée de mon mari et on m’a forcée à vivre comme femme d’un soldat arabe », expliqua-t-elle. « J’ai aussi été forcée par ce soldat à devenir musulmane et on me donna le nom de Fatima. Un de mes fils, Okasah, m’a été enlevé par le Da’wa Al-Islamiyya [ une organisation humanitaire islamique autorisée par le gouvernement du Soudan]. Il a été placé dans une école coranique et appelé Ahmed. Une nuit, mon véritable mari et moi avons essayé de nous échapper de Torit. En courant, nous avons traversé un champ de mines. Mon mari a mis le pied et sauté sur une mine. J’ai mis le pied sur une mine moi aussi. C’est comme cela que j’ai perdu ma jambe. Depuis que j’ai quitté Torit, je n’ai jamais revu Okasah. Il aurait huit ans maintenant, s’il était toujours en vie. » C’est parce qu’elle avait perdu une jambe qu’il lui avait fallu si longtemps pour porter secours à Thomas.
Un des soldats qui avaient combattu contre le Sud à Torit se nommait Manut Agoth Ajak, lui-même Sud-Soudanais. Quand il était petit, Manut avait suivi les traces de son père, faisant la longue route de Bahr al-Ghazal dans le Sud jusqu’à El-Obeïd dans le Nord pour essayer de s’établir comme marchand. Mais il lui fallait d’abord finir ses études. Un après son entrée à l’école, des soldats vinrent dans le bâtiment et forcèrent Manut et beaucoup de ses camarades à les suivre. Ceux qui protestèrent reçurent des coups. Manut n’avait que quinze ans quand il fut emmené dans un camp d’entraînement militaire. Deux ans après avoir quitté sa habitation dans le Sud-Soudan, on lui ordonna ainsi qu’aux autres d’aller loin dans le Sud pour s’engager dans la bataille de Torit. Ceux qui refusèrent furent envoyés en prison. « Nos officiers mettaient toujours les Sud-Soudanais en première ligne », dit-il à Caroline et à John. « Beaucoup sont morts autour de Torit. Après deux ans environ, ceux qui restaient ont été transférés à nouveau à El-Obeïd. J’ai vu des marques de brûlures au fer rouge sur le cou de Sud-Soudanais qui avaient été torturés par des officiers de sécurité. Dans l’armée, on fait constamment pression sur les soldats du Sud pour qu’ils deviennent musulmans. Ceux qui se convertissent reçoivent des privilèges particuliers. Ceux qui refusent doivent habituellement faire le travail le plus dur et reçoivent rapidement une sanction sévère chaque fois qu’ils commettent même la plus petite erreur.
« Quand nous partions en missions de reconnaissance et rencontrions des femmes dinka, les soldats arabes les violaient systématiquement. Certains de mes compagnons du Sud-Soudan et moi étions très en colère devant cette situation et quand nous montrions notre colère, nous étions emprisonnés. Le 15 janvier 1995, j’ai trouvé l’occasion de m’échapper. J’ai attaqué un garde, saisi son fusil et me suis enfui. »
L’affirmation de Manut sur la pratique du marquage au fer rouge a été confirmée par des rapports de presse et des preuves vidéos, mais ce n’est pas seulement les prisonniers adultes qui étaient marqués comme du bétail. Le Washington Times a publié une interview d’une fille de dix ans qui avait été faite prisonnière, réduite en esclavage et marquée au fer rouge par la femme de son maître. « Après qu’elle m’a marquée comme un animal », dit la fille, « j’ai réussi à traverser la rivière et à atteindre un hôpital à Shendi. »
Shendi avait été tristement célèbre comme un centre d’esclavage à l’époque du général Gordon. Plus d’un siècle s’était écoulé. Pouvait-il encore y avoir des esclaves à Shendi ?
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